Quelques mois après l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution, Bordeaux se met au pas et applique la nouvelle juridiction de la plus haute réglementation française. Mais entre délais d’attente, manque de moyens et entraves, de nombreuses femmes racontent un parcours semé d’obstacles. Derrière la promesse républicaine assurée par la loi Veil, un problème persiste : le flou juridique.
Juliette Brunel
À l’été 2022, dans un petit appartement du centre de Bordeaux, Nina, 22 ans, découvre son test de grossesse. Positif. Elle s’y attendait sans y croire. Quelques semaines plus tôt, elle a changé de pilule, persuadée d’avoir trouvé un équilibre hormonal. Son corps lui envoyait déjà des signaux : les odeurs lui donnaient la nausée, surtout le fromage, les matinées au travail se terminaient aux toilettes. “Je me suis dit : c’est pas possible, pas maintenant”. Après quelques jours d’hésitation, elle décroche son téléphone.
Elle prend contact avec le CHU Pellegrin, le principal établissement bordelais pratiquant les interruptions volontaires de grossesse (IVG). À ce moment-là, Nina sait que la suite ne sera pas évidente. Elle redoute la douleur, craint d’être mal entourée, appréhende les conséquences psychologiques.
Mais Nina fonce et comme elle, de nombreuses femmes entreprennent ce parcours chaque année, sans savoir que parfois, il est semé d’embûches.
Un droit Constitutionnel... mais un cadre juridique toujours flou
L’Interruption volontaire de grossesse est depuis 1975 un droit assuré par la loi Veil en France. C’est un droit aux contours mouvants. Il dépend autant du texte de loi que de la réalité du terrain.
“La liberté pour la femme de mettre fin à sa grossesse” a été inscrite dans la Constitution par la réforme de mars 2024. Une formulation symboliquement forte, mais juridiquement fragile. La première version parlait du droit à l’IVG.
Dans le langage juridique, une “liberté” n’implique pas d’obligation positive de l’État. “Autrement dit : aucune autorité publique ne peut vous en priver, mais rien n’oblige l’État à garantir que vous puissiez effectivement en bénéficier”, explique Laurent Bloch, directeur du parcours droit et santé à l’université de Bordeaux. “En théorie, l’accès est garanti. En pratique, c’est du cas par cas. Les obstacles sont surtout matériels et organisationnels. Conclusion : l’IVG n’est pas un droit homogène.”
Ce glissement sémantique, entre “liberté” et “droit” est presque passé inaperçu dans le débat public. Mais, il a des conséquences concrètes : la loi autorise 16 semaines de délai maximum pour avorter, mais n’impose pas à un établissement de le faire. “Quand une clinique décide de ne plus pratiquer d’IVG au-delà de 10 ou 12 semaines, elle ne viole pas la loi “, rappelle Laurent Bloch. La clause de conscience, spécifique à l’IVG, s’ajoute au manque de cadre juridique. Celle-ci permet à tout praticien de refuser de pratiquer l’acte. Dans un service déjà sous tension, des absences de médecin peuvent désorganiser la programmation de la semaine. Résultat : les patientes naviguent entre établissements, perdent du temps, franchissent les délais légaux – parfois à leur insu.
La géographie de l'avortement
70 % des IVG réalisées en France sont médicamenteuses, contre 30 % par aspiration, selon les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DRESS) pour 2024. Mais ces proportions masquent de fortes disparités territoriales. En Gironde, la part des IVG chirurgicales reste plus élevée qu’ailleurs. L’explication est simple : de nombreuses femmes de Charente ou du Lot-et-Garonne sont redirigées vers Bordeaux faute de centres hospitaliers disponibles et accessibles dans ces zones. À l’inverse, les IVG médicamenteuses en cabinet sont concentrées dans les zones urbaines, où le réseau de sages-femmes est dense.
Ce déséquilibre crée une forme de « géographie de l’avortement ». Dans certaines zones rurales du Médoc ou du Libournais, il faut parcourir plus de 60 kilomètres pour accéder à un centre pratiquant les IVG chirurgicales. Les femmes qui dépassent la limite légale doivent se tourner vers l’étranger – principalement l’Espagne – où la prise en charge est coûteuse et non remboursée.
Mais au-delà des distances et des cartes, c’est dans les établissements eux-mêmes que se joue l’essentiel. À Bordeaux, l’accès à l’IVG dépend d’une poignée de services, où chaque rendez-vous peut faire basculer le parcours d’une femme.
Les espaces de santé bordelais : accès contraint, soins sous tension
Dans la métropole bordelaise, l’accès à l’IVG se joue dans une poignée de lieux : deux grands établissements hospitaliers – le CHU Pellegrin et la clinique Bagatelle – auxquels s’ajoutent un réseau de sages-femmes et médecins libéraux pour les IVG médicamenteuses uniquement. D’un centre à l’autre, les récits recueillis dessinent un paysage hétérogène. Certaines femmes évoquent un accueil “humain et rapide”, notamment en cabinet libéral ou lors d’un premier rendez-vous téléphonique. D’autres décrivent des services hospitaliers débordés où chaque étape s’étire : délai pour obtenir une échographie ou attente pour la consultation obligatoire. “C’est le seul hôpital avec lequel on a autant de soucis”, estime Annie Carraretto, co-directrice du planning familial, à propos de Pellegrin. “La maternité de Pellegrin… n’a jamais été très féministe”, avance-t-elle.
Elle l’explique par une culture médicale qui continue de placer la maternité au-dessus de la santé sexuelle et reproductive dans son ensemble. Annie Carraretto rappelle que, dans ce service, l’IVG n’a jamais été valorisée comme un soin légitime : “ ils ont toujours développé davantage certaines activités au détriment de l’autre, et la maternité a sa réputation, ça reste la maternité avant tout “. La co-directrice dénonce notamment des pratiques contraires au respect des femmes, comme lorsqu’ “on fait écouter l’échographie pour culpabiliser alors que le médecin n’en a pas le droit “. Elle pointe aussi la prise en charge des IVG tardives, où certaines équipes “ne font pas l’IVG par aspiration » et préfèrent “faire accoucher la personne, ce qui est très traumatisant pour la grande majorité des femmes”.
Pour elle, ces choix traduisent non pas un manque de moyens mais une volonté médicale qui s’impose aux patientes : “ on n’est pas dans les clous, et c’est un acte de pouvoir sur la femme”. Elle voit dans ces pratiques une continuité d’un système où “ la charge repose encore beaucoup sur les femmes” et où l’autonomie des patientes n’est pas pleinement reconnue.
Contactés à plusieurs reprises,, les deux hôpitaux – le CHU Pellegrin et l’hôpital Bagatelle – n’ont pas donné suite aux demandes d’interviews.
Les sages-femmes au centre du jeu
Face aux tensions hospitalières, les sages-femmes en cabinet jouent un rôle de plus en plus central dans l’accès à l’IVG médicamenteuse. Marine Rondos, sage-femme installée à Bordeaux, décrit un quotidien devenu plus dense au fil des mois : “On reçoit beaucoup de femmes qui n’ont pas réussi à obtenir un créneau en centres hospitaliers. Ce n’est pas toujours dramatique, mais elles arrivent stressées, déjà fatiguées par le parcours.” Selon elle, les cabinets libéraux absorbent une partie du retard structurel sans disposer des moyens des hôpitaux : “On travaille à taille humaine. Une IVG médicamenteuse, c’est un rendez-vous très complet : expliquer, vérifier les dates, accompagner. On peut le faire, mais on ne peut pas suivre le rythme d’un service hospitalier et surtout, on ne peut pas pallier les hôpitaux pour les IVG réalisées par aspiration. “
Les témoignages de femmes illustrent cette fragmentation du parcours. Julie Ann, 26 ans, se souvient d’une prise en charge “correcte”, mais mécanique : “ On a fait ce qu’il fallait, rien de plus. On m’a expliqué les étapes, mais j’ai eu l’impression d’être sur un tapis roulant. “
Noémie, 29 ans, elle, parle d’un rendez-vous “rapide et efficace”, sans reproche mais sans accompagnement : “ Je pense que ça s’est bien passé. Après, est-ce que j’ai compris toutes les étapes ? Je ne sais pas. Mais c’est derrière moi. “
L’accès à l’IVG dépend surtout d’une combinaison d’éléments pratiques : la disponibilité d’un médecin hospitalier, la charge des plannings, les places en cabinet libéral et les possibilités pour la patiente à se déplacer.
Mais pour certaines, une fois les barrages des délais et des rendez-vous passés, c’est un autre frein auquel elles se heurtent : la bonne prise en charge du corps médical :
“Ce jour-là, j’ai cru que j’allais mourir”, reprend Nina. Ses mains recroquevillées dans les manches de son pull rose et le regard fragile, elle se lance et raconte le jour J : “Le jour de l’avortement, ils m’ont donné les médicaments à l’hôpital, sans vraiment m’expliquer ce que je prenais. Une infirmière m’a juste dit que ça m’aiderait à “mieux supporter”. En réalité, c’était un cocktail de médicaments assez fort. Très vite, je me suis sentie mal : j’ai vomi sur le mur, j’étais dans un état second, défoncée, désorientée. Comme rien ne se passait, ils m’ont redonné une autre dose. J’étais recroquevillée , je vomissais, je tremblais, et je ne perdais toujours rien.”
Les témoignages et les pratiques le montrent : l’accès à l’IVG est un équilibre précaire, souvent tributaire des moyens disponibles. Une situation qui interroge d’autant plus que, sur le papier, la France se veut désormais exemplaire.
Cette image a été réalisée à l’aide de l’intelligence artificielle seulement et uniquement à la demande du cahier des charges pour la parution de de l’enquête.
Voici mon prompt : Génère une image réaliste d’une femme adulte assise seule dans un couloir d’hôpital. L’ambiance est lourde, silencieuse, chargée d’émotion. Les murs sont froids, aux teintes gris-bleu, éclairés par une lumière artificielle faible. La femme porte des vêtements simples, sombres, elle est légèrement voûtée, les mains jointes sur ses genoux. Son regard est baissé, elle évite de regarder autour d’elle, son expression est marquée par l’attente et l’anxiété. En arrière-plan, légèrement flou mais lisible, un panneau au-dessus d’une porte indique « Salle d’échographie ».
De la Constitution à l’hôpital : la promesse qui reste inachevée
En mars 2024, la France devenait le premier pays au monde à inscrire l’IVG dans sa Constitution. Une victoire saluée à l’unisson. À Bordeaux, comme ailleurs, les associations féministes ont célébré ce moment d’histoire, conscientes qu’il découlait de plusieurs décennies de luttes. Mais pour les soignants et les femmes concernées, le quotidien n’a pas changé. “Une Constitution, c’est un texte de principe”, rappelle Laurent Bloch.
“Le vrai combat, c’est celui de l’effectivité.” Annie Carraretto renchérit : “Il suffit parfois d’un planning en retard, d’un médecin absent, pour que tout s’écroule. La liberté est gravée dans la loi, mais elle ne se vit pas toujours dans les faits.”Dans les services hospitaliers, le manque de personnel est criant.Les IVG, souvent considérées comme des actes “peu valorisés” selon Annie Carraretto.
Ils mobilisent pourtant des ressources importantes : anesthésistes, infirmières, psychologues. Faute de moyens, certains services réduisent leurs créneaux. En parallèle, les IVG médicamenteuses se développent, portées par les sages-femmes et les médecins généralistes. Une avancée, certes, mais qui déporte la charge sur la médecine de ville, moins équipée pour gérer les complications ou les suivis psychologiques. Pour Viviane Albenga, sociologue du genre et professeure à l’Université de Bordeaux, cette distance entre la victoire symbolique et la réalité concrète est loin d’être un hasard. “La constitutionnalisation a une portée historique, mais elle ne résout pas les inégalités structurelles d’accès”, explique-t-elle. “On a assisté à un moment de consensus politique inédit”.
Pourtant, les droits des femmes sont très sensibles aux conditions matérielles et organisationnelles. Quand celles-ci manquent, le droit reste théorique. Quand l’État délègue sans soutenir, ce sont les concernées qui compensent.” Elle souligne que l’IVG, comme beaucoup de droits des femmes, se heurte souvent à ce qu’elle appelle “le mur de l’institutionnel”. “Inscrire un droit, c’est une étape. Le mettre en œuvre, c’en est une autre, bien plus coûteuse et bien plus longue “.
Mais derrière les enjeux institutionnels, derrière les débats juridiques et les rapports de force internes aux services, il reste ce que vivent les femmes. Une expérience intime que les mots du droit ne suffisent pas à contenir.
Culpabilité, silence et cicatrices : les maux de l’IVG
À Bordeaux comme ailleurs, beaucoup de femmes avortent dans un silence pudique. L’acte est légal, mais rarement raconté sans gêne. Nina, trois ans après, en parle toujours à voix basse.
Quant à Julie Ann, elle referait le même choix “quitte à revivre cette douleur morale”. La culpabilité ne vient pas toujours du regard extérieur, mais du vide, de l’absence de soutien psychologique et de sentiment de solitude. Dans les hôpitaux, la procédure est souvent strictement médicale. Les entretiens sont rapides.
Et si pour certaines il permet de poser des mots sur les doutes, pour d’autres c’est une impression culpabilisatrice qui prend la tête du rendez-vous.
Le regard vers le sol, Nina passe sa main dans les cheveux et conclut son expérience à l’hôpital : “Après plusieurs heures pliée de douleur, les infirmières, qui étaient gentilles mais débordées, m’ont dit qu’elles ne pouvaient pas me garder plus longtemps.
« Il faut rentrer chez vous », m’a dit l’une d’elles. J’étais épuisée, encore en train de vomir, et je n’avais rien expulsé. Mon copain est venu me chercher, on a pris le tram pour rentrer. Dans le tram, je me sentais si mal que j’ai dû descendre en urgence. J’ai vomi sur le trottoir, et j’ai fini par me pisser dessus à cause des spasmes. C’était humiliant, et j’avais juste envie de rentrer chez moi, de disparaître.”
Avancer sans oublier
Noémie explique avoir vécu son interruption de grossesse comme un “passage nécessaire”. Pas sans douleur, mais pas sans regret non plus.
“Je ne sais pas si tout s’est bien passé, je ne crois pas qu’on puisse vraiment le savoir, c’est jamais facile pour une femme d’avorter”. Elle se souvient surtout du silence après coup.
Une cigarette à la main, elle souffle sa fumée : « J’ai eu l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait, mais en même temps… C’est comme si j’avais laissé une partie de moi dans cette salle. » Leïla, 31 ans, garde quant à elle un souvenir plus apaisé, même si les émotions reviennent par vagues.“
J’ai eu la chance d’être bien entourée. Ma sœur était là et le médecin était très gentil. Je ne dirais pas que c’était un bon souvenir, mais ce n’est pas un traumatisme. C’est juste quelque chose qui fait partie de ma vie.”Elle hésite, cherche ses mots. “On parle souvent de la douleur ou de la honte, mais il y a aussi de la lucidité. Je n’étais pas prête à être mère. Je l’ai compris ce jour-là.” Et puis, il y a celles qui n’assument pas ce qui leur est arrivé. Comme Nina, encore marquée par son passage à l’hôpital. “J’ai honte, j’ai peur qu’on me juge”, les yeux remplis de larmes, elle ajoute “Je mens aux médecins lorsqu’ils me demandent si j’ai déjà avorté, je ne dis rien, je ne veux pas”.
“J’ai honte, j’ai peur qu’on me juge”, les yeux remplis de larmes, elle ajoute “Je mens aux médecins lorsqu’ils me demandent si j’ai déjà avorté, je ne dis rien, je ne veux pas”. Le silence lourd qui s’installe en dit beaucoup : un pays qui proclame fièrement la liberté d’avorter, mais où l’expérience reste, pour beaucoup, un combat intérieur. Entre le droit et la réalité, il y a l’écart d’un couloir d’hôpital, d’un écran d’échographie ou d’un mot mal choisi.
